La désoxygénation persistante des cours d'eau mondiaux sous l'effet du réchauffement climatique

Monday 01 June 2026
Niveau d'oxygene dissous dans les cours d'eau

Publiée le 15 mai 2026 dans Science Advances, une étude mondiale vient de dresser un constat alarmant : près de 79 % des cours d'eau analysés à travers le monde ont vu leur teneur en oxygène dissous diminuer entre 1985 et 2023. Une tendance silencieuse, progressive, et directement liée au réchauffement climatique.

L'oxygène dissous, clé de voûte de la vie aquatique

L'oxygène dissous est l'oxygène que l'eau transporte naturellement et que respirent poissons, invertébrés, amphibiens et micro-organismes aquatiques. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, il ne s'agit pas d'une ressource stable : sa concentration dans l'eau dépend directement de la température. Plus l'eau se réchauffe, moins elle retient d'oxygène. C'est une loi physique simple, avec des conséquences écologiques profondes.

Pour mener cette étude, une équipe de chercheurs de l'Académie des sciences chinoise a analysé les concentrations en oxygène dissous de 21 439 cours d'eau à travers le globe sur près de 40 ans (1985–2023), en combinant images satellite Landsat et algorithmes d'apprentissage automatique. 

Il ressort que :

  • Le taux de désoxygénation moyen est de −0,045 mg par litre par décennie, avec 78,8 % des cours d'eau étudiés concernés.
  • La baisse de solubilité de l'oxygène liée au réchauffement est le principal facteur, représentant 62,7 % de la baisse observée ; les épisodes de canicule sont responsables de 22,7 % supplémentaires ; le métabolisme des écosystèmes aquatiques influencé par la température, la lumière et le débit, contribue pour sa part à environ 12 % du déclin.
  • Les rivières tropicales sont les plus vulnérables — contrairement à ce qu'on attendait, ce ne sont pas les rivières des hautes latitudes, pourtant exposées à un réchauffement amplifié, qui souffrent le plus.
  • Si la tendance actuelle se poursuit, les rivières du monde pourraient perdre en moyenne 4 % supplémentaires de leur oxygène d'ici la fin du siècle — et jusqu'à 5 % dans les scénarios les plus défavorables.

L'étude quantifie également l'effet des barrages sur la désoxygénation : les retenues peu profondes accélèrent la perte d'oxygène, tandis que les retenues profondes peuvent au contraire l'atténuer. À l'inverse, les conditions de faible débit et de fort débit sont associées à un taux de désoxygénation légèrement inférieur à celui observé dans des conditions de débit normal. 

Des obstacles pour la Trame bleue

La Trame bleue repose sur des cours d'eau fonctionnels, connectés, permettant le déplacement des espèces aquatiques. Il ressort donc que cette connectivité ne se mesure pas seulement en termes de continuité physique, elle implique aussi une qualité de l'eau suffisante pour que les espèces puissent effectivement traverser les milieux.

Un cours d'eau appauvri en oxygène peut donc devenir un véritable obstacle, même s'il n'est pas barré par un ouvrage. Les poissons migrateurs sont particulièrement sensibles à ces seuils de qualité. En dessous d'un certain taux d'oxygène dissous, une rivière peut être physiquement ouverte mais fonctionnellement infranchissable.

Cette étude conforte donc une vision élargie de la définition de la continuité écologique : au-delà des obstacles physiques que sont les seuils et les barrages, la qualité chimique, dont l'oxygène dissous, de l'eau conditionne aussi la fonctionnalité des corridors aquatiques.

Des leviers d'action pour les territoires

Les auteurs soulignent que leurs résultats fournissent une base systématique pour les décideurs afin d'élaborer des mesures visant à atténuer la désoxygénation des rivières à l'échelle mondiale. Cela peut se traduit par plusieurs pistes concrètes :

  • Restaurer les zones humides riveraines, dont le rôle de régulation thermique et d'épuration de l'eau est documenté.
  • Limiter les rejets thermiques et les prélèvements en étiage, qui amplifient les pics de température.
  • Maintenir ou restaurer des ripisylves denses, qui ombragent les cours d'eau et limitent leur réchauffement.
  • Intégrer des indicateurs de qualité physico-chimique, dont l'oxygène dissous, dans les outils de suivi de la Trame bleue, au-delà des seuls indicateurs de continuité morphologique.

Source : Guan, Q., Shi, K. & Pi, X. (2026). « Sustained deoxygenation in global flowing waters under climate warming ». Science Advances, 12(20), eaef3132. doi:10.1126/sciadv.aef3132 — Accès libre (open access).